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Révolution, ses ennemis réactionnaires contre l'égalité


L’extrême-droite : une histoire du ressentiment
(Bernard JOLIVET)

J’ai pour habitude d’expliquer le point de vue à partir duquel
j’étudie un sujet. J’entends point de vue au sens propre. Celui qu’on utilise, je
suppose, en photographie : l’angle sous lequel on observe la réalité qu’on veut
étudier. Question d’honnêteté intellectuelle. Je ne vais pas vous asséner la Vé-
rité sur l’extrême-droite. Je vais essayer d’approcher une vérité, celle du point
de vue que j’ai choisi. Ce n’est pas un point de vue politique. J’ai un point de
vue politique sur le FN. C’est le point de vue du citoyen que je suis. Mais ce
n’est pas le citoyen qui vous parle. Ce n’est pas un point de vue philosophique,
et encore moins un point de vue moral. Je ne dirai ni du bien ni du mal du Front
National. J’essaierai seulement de dire du vrai.

Mon point de vue est le point de vue historique. Qu’est-ce qui
caractérise le point de vue historique ? C’est qu’il repère dans la durée les
constantes, les invariants, les continuités, les héritages, la génétique d’un phé-
nomène historique. Ce point de vue permet de classer le FN, quoi qu’il en dise,
dans la grande famille historique de l’extrême-droite. Mais c’est aussi qu’il repère
dans la durée les changements, les bifurcations, les métamorphoses. Ce
point de vue ne permet pas de classer le FN dans la catégorie des partis fascistes.
Donc le point de vue historique, c’est celui de la complexité. Il permet
de sortir des simplifications, de la confusion, de la caricature. Cependant le
point de vue historique est trop large pour être traité dans une seule confé-
rence. J’ai donc choisi de réduire le champ de vision en m’attachant à traiter le
sujet sous un angle psychologique. C’est à un essai de psycho-histoire que je
vais me livrer.

I-Le traumatisme originel : la Révolution française
Pour comprendre ce qu’est l’extrême-droite, il faut remonter à
la source, bien au-delà du fascisme, qui est un moment conjoncturel de son
histoire. La source, c’est la Révolution française.
L’extrême-droite, c’est le parti de la Contre-révolution. Autrement
dit de la réaction
. La réaction au mouvement de la modernité qui a entraîné
à sa perte le vieux monde de la religion et de la tradition
. L’extrêmedroite,
c’est le parti des vaincus de la Révolution française.
Sa pensée s’est bâ-
tie sur un champ de ruines. C’est une recherche du temps perdu. Un rapport
presque pathologique au passé.
Une histoire du ressentiment.

L’histoire de la droite commence donc sur un traumatisme. Mais
en 1814-1815, la Restauration de la monarchie engendre l’illusion d’un retour 2
au passé. Illusion bien vite dissipée par le réalisme de Louis XVIII. Entre le roi et
l’ancien régime, il faut choisir. Les plus modérés, les réalistes, les optimistes
s’adapteront au nouveau régime, oubliant le cauchemar de leur enfance ou de
leur jeunesse pour passer des compromis avec la bourgeoisie voltairienne. Ils
constitueront la droite conservatrice. Mais les rancuniers, les purs, les aigris,
les grands blessés de la mémoire, les fanatiques vont s’installer dans le ressentiment
et l’esprit de revanche. Ils vont s’atteler à faire tourner à l’envers la roue
de l’histoire. Ils constitueront la droite réactionnaire.
La droite extrême.
L’extrémisme, c’est le langage du ressentiment. Quelle est leur vision du
monde ?

« Nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer
avec ses semblables en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela
parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit, et que les
hommes feraient mieux d’avoir recours, pour les guider, à la banque générale et
au capital constitué des nations et des siècles. » (Edmund Burke, Réflexions sur
la Révolution de France, 1790).


La vie en société (le commerce avec ses semblables) est une
chose difficile. Qu’est-ce qui peut guider l’homme dans le labyrinthe de la vie
sociale ? La raison, disent les hommes des Lumières dont les révolutionnaires
sont les héritiers.
Grave erreur. En chaque homme le fonds de raison est petit.
L’homme n’est pas raisonnable. Son action n’est pas rationnelle. Ce qui peut
guider l’homme, ce sont les préjugés : les lieux communs, les idées toutes
faites, le bon sens. La banque générale des idées toutes faites. Le capital constitué
des nations et des siècles, c’est à dire le capital d’expériences accumulé par
l’humanité et transmis de génération en génération. Ce capital, qu’on appelle
la sagesse des nations, est un recours pour la faiblesse humaine, au même titre
que la religion. Elle est un frein salutaire aux ambitions prométhéennes de la
raison pure, qui prétend faire table rase des coutumes et des traditions.
Cette citation nous apporte un premier trait de la psychologie
de ce qui va devenir l’extrême-droite : l’opposition entre la raison et la tradition,
au profit de cette dernière.
Conséquence logique d’un profond pessimisme
sur la nature humaine dont on repèrerait facilement les sources dans la
doctrine chrétienne. Voyez à présent ce qu’écrit en 1796 Joseph de Maistre
(Considérations sur la France).
« La Constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour
l'homme. Or il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des
Français, des Italiens, des Russes, etc...; je sais même, grâce à Montesquieu,
qu'on peut être persan; mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré
de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu. »


2/ Voici un deuxième élément de définition de l’extrême-droite : le
relativisme culturel qui dissout la notion même d’humanité. Vérité en-deçà des
Pyrénées, erreur au-delà (Blaise Pascal). Ce qui est bon pour un Français, par ex.
la liberté, ne l’est pas forcément pour un Africain. Le relativisme culturel, c’est
la critique de l'universel au nom de cette diversité,
qu’on voudrait aujourd’hui
être une idée de gauche. En somme une pensée identitaire et antihumaniste.
Pour de Maistre, il n'y a pas de nature humaine. La seule nature qu'on puisse
reconnaître en l'homme, c'est la pulsion animale pervertie par le goût du Mal.
« Il n'y a pas un instant de la durée où un être vivant ne soit dé-
voré par un autre. Au-dessus (des) nombreuses races d'animaux est placé
l'homme dont la main destructrice n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se
nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour
se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer ».


Plus pessimiste que Joseph de Maistre sur l’humanité, vous aurez
du mal à en rencontrer. Céline, peut-être. Voilà le fond de la philosophie
contre-révolutionnaire. L’homme est un loup pour l’homme (Hobbes). On ne
peut pas le changer. On peut tout juste conserver l’équilibre fragile que donne
aux sociétés humaines la transcendance de la religion.


Avec la chute des Bourbons en 1830, le ressentiment des réactionnaires
contre le monde issu de la Révolution s’augmente d’un ressentiment
nouveau : celui qu’ils éprouvent pour Louis-Philippe et la branche cadette des
Capétiens, les Orléans, qui ont trahi la cause du roi légitime. Le légitimisme,
c’est le parti de la fidélité. Fidélité à la branche aînée des Capétiens. Fidélité au
catholicisme le plus antimoderniste. Fidélité à toutes les traditions de la Vieille
France. L’extrême-droite est un traditionnalisme qui rejette en bloc la modernité.


Le légitimisme, c’est l’attachement au principe hiérarchique dans tous les
domaines de la société. Car l’égalité ne peut pas exister en ce monde. Celui-ci
ne tient debout que par des liens personnels où le supérieur assure à l’inférieur
protection et secours et reçoit en retour reconnaissance et dévouement.
Ces
liens hiérarchiques sont ceux de l’ordre naturel, qui est une chaîne de supériorités
: celle de l’homme sur la femme ; du père sur le fils ; du blanc sur le noir.
Du seigneur sur le paysan ; de la ville sur le plat pays ; du roi sur ses sujets. De
Dieu sur la création.

Si vous n’entrez pas dans ce mode de pensée, qui est celui de
toutes les sociétés traditionnelles, vous ne pouvez pas comprendre ce qu’est
l’extrême-droite. L’inégalité est le fondement de la société. Chacun, dans
l’ordre naturel voulu par Dieu, doit être à sa place, et y rester. C’est la garantie
de la paix civile. Le règne de l’égalité, au contraire, c’est l’assurance de la
guerre de tous contre tous. Tel est le sens de la formule de Maurras :
« L’inégalité ou la mort »

Le nouveau visage de l’extrême-droite : le nationalisme
A partir de 1880, s’enclenche le processus de détraditionalisation.
Les campagnes se dépeuplent. Les églises commencent à se vider. La
vieille civilisation agraire se désagrège au profit du modèle urbain où les
mœurs, les catégories sociales, les hiérarchies sont bouleversés. Les valeurs
d’ordre et d’autorité sont contestées dans tous les milieux. Les notables perdent
leur influence. Les troupes de la réaction catholique et royaliste fondent
comme neige au soleil. C’est alors que les milieux d’extrême-droite vont aller
chercher du côté de la nation les moyens de retrouver le monde perdu de la
hiérarchie et de l’unité organique de la société.


Depuis la Révolution française, la nation est une idée de gauche.
Le peuple souverain, composé d’individus égaux liés par le contrat social, dé-
cide de son destin sans qu’aucune autorité transcendante ne lui dicte une loi
suprahumaine. La nation, c’est le nom même de la liberté. Les nations sont
l’espoir des peuples et la hantise des monarchies, des églises, des aristocraties
car elles imposent l’égalité des individus et dissolvent les liens hiérarchiques et
communautaires. Une partie de l’extrême droite a compris qu’elle doit
s’adapter à une évolution irréversible. Elle doit investir le concept de nation en
le tirant du côté de la tradition. Il peut fort bien s’y prêter par sa profondeur
historique qui rattache la nation moderne aux « quarante rois qui ont fait la
France ».

Cette conversion se fait à la faveur d’une rencontre avec un
autre ressentiment : celui des républicains déçus par la République. Car la III°
République est très vite gangrenée par les intrigues de pouvoir, par la corruption,
par une instabilité gouvernementale chronique, par l’irresponsabilité et
l’impuissance parlementaire. La conséquence de cette situation est le développement
d’un antiparlementarisme de gauche, qui aspire à un pouvoir fort et
qui rencontre l’antiparlementarisme de la droite monarchiste au cours de la
crise boulangiste. Il s’opère ainsi au profit d’une nouvelle extrême-droite, une
synthèse du traditionalisme réactionnaire et du nationalisme républicain,
dont le représentant le plus emblématique est l’écrivain Maurice Barrès. Cette
synthèse fait basculer le nationalisme de gauche à droite de l’échiquier politique.
Ce renversement suppose cependant une condition. C’est que
les esprits réactionnaires puissent retrouver dans la nation, égalitaire par définition,
le principe inégalitaire qui était le fondement de l’ancien monde. Cette
condition est remplie par le déplacement du principe hiérarchique au-delà des
frontières. L’inégalité statutaire entre les individus est indéfendable à
l’intérieur de la nation. Mais elle peut s’investir à l’extérieur, dans les rapports
entre les peuples, en particulier dans le pouvoir colonial. Maurras illustre admirablement
cette transposition de l’inégalité vers l’extérieur en utilisant curieusement
les termes mêmes de la doctrine chrétienne :
« L’égalité des peuples est tout aussi absurde que celle des individus.
Il n’existe pas d’égalité, il n’existe pas de liberté ; il y a la fraternité… On
est des frères sans être des égaux, on est des frères sans être exempts du rapport
naturel d’infériorité et de supériorité. » (Pages africaines, 1940).


Pour employer une métaphore chimique, si on veut obtenir un
précipité de la tradition et de la nation, il faut un adjuvant de synthèse très
concentré et très puissant : le racisme. On a vu que l’extrême-droite y était
prédisposée par son relativisme culturel. Mais ce n’est qu’à la fin du siècle que
les conditions sont réunies pour faire du racisme une véritable idéologie. Dans
cette idéologie nouvelle, la lutte des classes est remplacée par la lutte des
races. Mais celle-ci n’est guère perceptible en métropole. Pour qu’elle le soit, il
faut que la menace extérieure, celle des barbares, soit représentée sous nos
yeux par un ennemi intérieur : le bouc émissaire. La problématique du bouc
émissaire est complexe. Elle n’est pas d’emblée concentrée dans la figure du
Juif, même si l’antisémitisme se développe à vive allure à partir des années
1880. Jusqu’à la Grande Guerre, celui-ci n’est encore qu’une option préférentielle
parmi d’autres : les protestants, les francs-maçons, les métèques. Tout le
travail idéologique de l’extrême-droite consistera à fondre en une figure
unique les différents boucs émissaires que désigne le ressentiment populaire
(Maurras : les Quatre Etats confédérés). Voyez par exemple ce journaliste antisémite,
Gaston Méry, qui, dans un roman de 1892, intitulé « Jean Révolte »,
semble attribuer un rôle second aux Juifs dans les malheurs de la France :
Selon lui, si les sémites peuvent « fouiller aussi impudemment
dans nos coffres forts, c’est qu’apparemment quelqu’un leur avait donné la clé.
Drumont vous a désigné le voleur, c’est le complice, plus coupable peut-être que
le voleur, que je viens vous désigner à mon tour. » Ce complice, c’est le méridional.
Il « s’est emparé des pouvoirs publics. Il légifère à la Chambre et au Sé-
nat, il concussionne dans l’administration, il règne en maître dans les ministères
(…) Il vient de Toulouse, il vient de Nérac, il vient de Marseille, il vient de Bordeaux….,
le Méridional, voilà l’ennemi. » Le Méridional a des traits bien reconnaissables
: la paresse, commune à tous les Méditerranéens ; l’accent ridicule ;
la saleté ; une odeur spécifique. Pour compléter le portrait, on peut encore y
ajouter la lâcheté, que mentionne le Journal de guerre d’Anne Dabin, épouse
Ménager, le 2 octobre 1916 : « La conviction s’est implantée dans mon esprit
que les corps d’armée du midi ne remplissaient pas leur devoir. On a su que les
méridionaux « foutaient le camp » devant les boches à chaque occasion ».
La
couardise des méridionaux n’a d’égale d’ailleurs que celle des francs-maçons :
« Quand tous les comptes se règleront, on constatera que tous les catholiques
ont fait leur devoir et que les franc-maçons ont les traîtres et les lâches à leur
actif ». Pas un mot des Juifs. Même dans les milieux les plus traditionalistes,
l’antisémitisme n’a pas encore en 1914 fédéré les ressentiments.


C’est avec le fascisme, après-guerre, que le Juif va acquérir les
dimensions de l’ennemi métaphysique primordial. « Les idéologies radicales
selon Marcel Gauchet, se reconnaissent à ceci qu’elles cultivent la figure d’un
ennemi radical ». A quoi tient la puissance symbolique de la figure du juif dans
l’antisémitisme moderne ? A son caractère contradictoire. D’un côté, « les juifs
sont l’antination, le dissolvant de toute nation ». Parce qu’ils sont dispersés
dans toute l’Europe. Parce qu’ils sont à l’avant-garde de la modernité, qui emporte
le vieux monde. Beaucoup jouent les premiers rôles dans la finance,
l’industrie, la presse, les arts, les sciences. Tout ce qui est moderne est juif.
D’un autre côté « leur solidarité communautaire, le maintien de leur identité
malgré les persécutions dont ils ont été les victimes, fait d’eux la nation par excellence.
Le Juif mythique est à la fois porteur du déracinement cosmopolite, du
matérialisme, de l’individualisme, et d’une nation unie au milieu des autres nations
par les liens du sang et la religion ». Le peuple d’Israël représente à la fois
la nation idéale et son contraire, l’antination. Il est donc à la fois le modèle et
l’antimodèle. Il est à la fois rejeté et envié. L’ennemi primordial, c’est celui
qu’on voudrait être.

III- L’extrême-droite contemporaine : le national-populisme


On retrouve dans le lepénisme la même capacité, qui avait été
celle du nationalisme, à fédérer les ressentiments : celui des petits commer-
çants et artisans du poujadisme ; celui des rapatriés et des vaincus de l’Algérie
française ; celui des catholiques traditionalistes désorientés par le concile de
Vatican II, inconsolables d’avoir perdu les splendeurs liturgiques de leur enfance
et la messe en latin ; celui des anciens collaborationnistes et autres pé-
tainistes impénitents. Ce sont ces différents courants que Le Pen parvient à unifier
autour du groupe néo-fasciste Ordre nouveau dans le Front national entre
1972 et 1974.
Cependant le Front national reste alors un groupuscule. Pourquoi? Parce que le
racisme biologique qui est le fond de la pensée d’extrêmedroite
depuis le début du siècle ne fait plus recette. Il faut à l’extrême-droite, si
elle veut sortir du ghetto groupusculaire, un profond renouvellement théorique.
Ce sera l’œuvre de la «Nouvelle Droite » et d’un penseur qui aurait pu
être le Maurras du XXI° siècle s’il n’avait disparu assez vite de la scène intellectuelle :
Alain de Benoist.

Alain de Benoist alimente à d’autres sources que la
mythologie du fascisme son travail de refondation théorique. Paradoxalement,
il modernise la pensée d’extrême-droite en retournant aux sources de
l’idéologie contre-révolutionnaire, celle de Joseph de Maistre.
« J’appelle de droite l’attitude consistant à considérer la diversité
du monde et par suite les inégalités qui s’ensuivent comme un bien et
l’homogénéisation du monde prônée et peu à peu réalisée par l’idéologie égalitaire
comme un mal. »

Position théorique qui permet de
recycler intelligemment l’idéologie d’extrême-droite : celle-ci n’est plus fondée
sur le biologisme d’avant-guerre, mais sur les acquis des sciences humaines,
l’ethnologie, l’anthropologie, le structuralisme. Elle n’est plus fondée sur le racisme
mais sur le culturalisme.
Maurice Bardèche, ancien collaborationniste,
ne s’y est pas trompé, quand il écrit dans son journal « Défense de l’Occident » :
« Cette substitution de l’idée de culture à l’idée d’hérédité est le
pivot qui commande tout le renouvellement que la nouvelle droite propose. En
vertu de cette opération on peut désormais reconnaître, affirmer même, la diversité
des races qu’on nommera de préférence les « ethnies » (…) La droite ainsi
transformée par la découverte de la culture pourra même se dire antiraciste.
»

Voilà le fondement théorique de la synthèse lepéniste. Toutes
les cultures sont respectables. Mais leurs différences justifient leur séparation.

Elles n’ont pas de commune mesure, qui serait celle de l’universel. Comme Joseph
de Maistre, Le Pen a rencontré des Européens, des Noirs, des Arabes, des
Juifs. Mais quant à l’homme, il ne l’a pas rencontré.

Toutefois le renouvellement théorique de l’extrême-droite ne
pouvait suffire à la sortir de la marginalité. Il fallait pour cela une crise sociale
profonde, comparable à celle qu’avait connue la France à la fin du XIX° siècle.
La crise dans laquelle nous sommes plongés depuis les années 1970 est en réalité
bien plus qu’une crise sociale. C’est une crise de civilisation. C’est la même
crise de détraditionalisation que celle des années 1900, qui a entraîné l’essor
des nationalismes et de l’idéologie raciste. Mais cette fois elle est poussée jusqu’à
son point d’achèvement par la crise finale du communisme et le triomphe
du libéralisme, par la 2° mondialisation qui exacerbe la concurrence internationale,
par la 3° révolution industrielle, celle de l’électronique et de
l’informatique. A partir des années 70, la société traditionnelle, avec sa structuration
hiérarchique et communautaire, a pratiquement disparu. Elle a emporté
avec elle la religion, la paysannerie, la structure familiale. Elle a emporté avec 8
elle la plupart des industries nationales, la plus grande partie de la classe ouvrière
et des savoir-faire dont elle était fière. Elle a emporté avec elle les solidarités
corporatives, l’intérêt pour la politique, les derniers vestiges de la culture
populaire et l’essentiel de la culture classique. Elle a emporté avec elle
l’identité assurée de chacun dans des systèmes relationnels relativement
stables. L’ensemble de la population s’est trouvée propulsée dans un changement
perpétuel et vertigineux ; dans un monde technologique de plus en plus
opaque et immaîtrisable pour le commun des mortels ; dans une temporalité
fondée sur le présent, l’immédiat, le fugitif, sans repères dans le passé ni perspectives
d’avenir.
Voilà d’abord et avant tout ce qui nourrit le Front national : la
perte d’identité.
La perte d’identité, ça s’appelle l’amnésie. Ca s’appelle la dé-
pression. Ca s’appelle la démence. Ca s’appelle d’un mot qu’une certaine
gauche bien-pensante prend pour un fantasme : l’insécurité.
Pour les classes
populaires qui de plus en plus votent en masse pour le Front national (40% des
ouvriers), l’insécurité n’est pas un fantasme. C’est une réalité qui va bien audelà
du fastidieux débat sur les statistiques de la délinquance. Celle-ci n’est
que la partie émergée de l’iceberg. La réalité, c’est l’insécurité profonde d’une
société qui dérive vers cet état social que Durkheim appelait l’anomie :
l’absence de règles. La dérégulation n’est pas un fantasme. C’est ce que prône
le libéralisme absolu d’un « monde sans frontières » : La libre circulation des
capitaux, des marchandises, des migrants, des touristes, des virus.

Dans la« guerre de tous contre tous » que décrivait le Léviathan de Hobbes, il y avait
jusqu’ici un pare-feu pour les plus faibles : les règles, les lois, les frontières de
l’Etat-nation, les limites de toutes sortes opposées à la prédation des plus forts.
La dérégulation au contraire laisse les pauvres, les faibles, les humbles à la
merci des puissants. Dès lors il n’est pas besoin d’être grand clerc pour imaginer
quelle somme de ressentiment alimente la progression de l’extrêmedroite.
C’est une réserve de voix potentiellement inépuisable pour le Front national.
Dans ce contexte, il faut être bien naïf pour s’étonner que la figure
de l’immigré serve de bouc émissaire. Depuis le début de
l’industrialisation, les ouvriers, comme les historiens, n’ont jamais eu besoin
d’une quelconque idéologie raciste pour savoir que le capitalisme met en concurrence
les travailleurs pour faire baisser le coût du travail. C’est le fondement
même du libéralisme. Celui-ci s’évertue à jouer des salariés les uns
contre les autres par l’exode rural, par la délocalisation, par l’immigration. Audelà
des bons sentiments, on ne voit pas comment les immigrés pourraient ne
pas être perçus comme des concurrents, au même titre que les Polonais, les
Slovaques, les Indiens ou les Chinois à qui les entreprises françaises fournissent 9
du travail. C’est peut-être, étymologiquement, de la xénophobie. La peur de la
concurrence étrangère. Mais, si les mots ont un sens, ce n’est pas du racisme.
La grande force du capitalisme, c’est qu’il s’appuie sur la philosophie
libérale : celle des droits de l’homme. Contester le libéralisme, c’est
contester les droits de l’homme.On n’a pourtant pas assez relevé que les droits
de l’homme sont contradictoires. Dans la Déclaration de 1789, les droits de
l’homme sont au nombre de quatre : la liberté, la propriété, la sûreté et la ré-
sistance à l’oppression. Le 3°, la sûreté (la sécurité) entre en contradiction avec
les deux premiers.
C’est ce qu’a vu très tôt la critique de la Révolution française
par le mouvement socialiste. Celui-ci s’est voulu le défenseur d’un principe, la
sécurité du peuple (sous la forme par exemple du droit au travail), contre un
autre principe, la liberté, sous son aspect de liberté d’entreprise ou de liberté
de circulation.

Défendre la sécurité des petites gens contre la liberté
d’entreprise, c’est ce que les politologues appellent la fonction tribunicienne.
La fonction tribunicienne, c’est la fonction qui dans la république romaine était
celle des tribuns de la plèbe : celle de la représentation et de la protestation
des couches populaires (les plébeiens) face au mépris des dominants (les patriciens).
Dans l’histoire contemporaine, cette fonction a été assumée au XIX°
siècle par le mouvement socialiste, puis, au XX° siècle, par le parti communiste.
Avec l’effacement du Parti communiste, le Front national a réussi à capter cette
fonction de « voix du peuple » : l’expression du ressentiment populaire face au
mépris des élites sociales, politiques, technocratiques, dont les cénacles européens
sont emblématiques. Voilà ce qui explique l’essor actuel de l’extrêmedroite.
Non le retour du fascisme des années trente.


Non une explosion de haine raciale. Mais une expansion généralisée et inédite
du ressentiment populaire dans les sociétés démocratiques. Les historiens ont nommé
cette nouvelle formule de l’extrême-droite le national-populisme. Cette dénomination est un
bon diagnostic de la souffrance du peuple : le sentiment que sont allègrement
niées par les politiciens libéraux, de gauche comme de droite, la souveraineté
du peuple et la souveraineté de la nation : national-populisme.

Conclusion

Ce qui fait aujourd’hui la force du Front National, c’est sa capacité
à capter les voix des déçus de tout bord : déçus du communisme, déçus de
la gauche, déçus de la politique en général. Mais surtout, déçus de la droite.
Car ce qui a caractérisé la droite française jusqu’à Jacques Chirac, c’est son clivage
entre une droite libérale, celle de Giscard d’Estaing, et une droite conservatrice
qu’a pu incarner le gaullisme. Or celle-ci a sombré dans la fusion des 10
droites lors de la création de l’UMP. Chirac a été le fossoyeur du gaullisme et a
laissé toute la place à droite au libéralisme. C’est ce manque d’un parti conservateur
qu’est peut-être en train de combler le Front National. Celui-ci va-t-il
connaître l’évolution qu’a connue le parti néo-fasciste italien (Le MSI de Giorgio
Almirante devenu Alliance nationale de Gianfranco Fini)? L’avenir le dira.
Parler de national-populisme, plutôt que de fascisme, c’est dire
qu’on ne peut reproduire les schémas de pensée habituels sur le « retour de la
bête immonde ». Le Front national est bien l’héritier de la longue histoire de
l’extrême-droite que j’ai rapidement retracée. Ce positionnement extrémiste, il
ne peut pas le contester. Ses gènes sont dans le néo-fascisme des années 70.
Mais l’humain ne se réduit pas à ses gènes. Il change. Il s’adapte. Jusqu’où ira
ce changement de l’extrême-droite ? Je n’en sais rien. En histoire rien n’est exclu.
Une chose me paraît sûre : les conditions de renaissance du fascisme ne
sont pas réunies. Le retour du fascisme n’est qu’un fantasme bien commode
pour qui se refuse à penser le monde d’aujourd’hui et les questions qui s’y posent.
Je terminerai par une question qui dérange. Le rôle de l’histoire
politique et de la philosophie politique n’est pas de vous conforter dans ce que
les Grecs appelaient la doxa : l’opinion commune, ou l’opinion-réflexe, qui évite
de penser par soi-même. Laurent Fabius, que ses origines juives ne prédisposent
pas à la moindre sympathie pour l’extrême-droite, avait soulevé
l’indignation en déclarant que Le Pen apportait de mauvaises réponses à de
bonnes questions. Avait-il tort ?
Gérard JOLIVET

tavardon Le: 10/12/14