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Laïcité contre discriminations et racisme. P KESSEL

Journée organisée par l’URFOL (Union Régionale des Fédérations des OEuvres Laïques de Rhône-Alpes),
Le Cercle Condorcet de Lyon
La Fédération des OEuvres Laïques
Samedi 28 novembre 2015de 9h à 17h Hôtel de la Région
Intervention de P KESSEL

Mesdames, Messieurs les élus,
Mesdames, Messieurs les représentants de la Ligue de l’Enseignement Régionale, des Comités Condorcet, Président d’associations laïques,
Chers amis, compagnons, camarades, comme vous voudrez,

Remerciement d’abord aux organisateurs auxquels j’associe Jacqueline COSTA-LASCOUX parce que dans le moment que nous vivons, il est fondamental que nous ne restions pas dans le déni. Je vais essayer de montrer combien nous y sommes et combien nous sommes donc responsables de ce qui est en train de monter comme force politique dans le pays.
Pendant que nous devisons sur le sexe des anges, les barbares sont à nos portes. Les derniers sondages viennent encore de montrer que l’extrême droite est aux portes de l’entrée de Conseil Régionaux, voire peut être, même si cela paraît fou, de conquérir la Présidence de la République. Je suis de ceux qui pensent que cela n’est pas le fruit du hasard mais la conséquence, notamment mais pas seulement, du fait que les Républicains des deux rives, depuis des décennies, n’ont pas fait leur boulot en matière de laïcité. Nous avons livré des pans entiers de l’électorat populaire qui vit le communautarisme difficilement au quotidien dans les quartiers. Nous les avons laissés avoir l’impression que la démagogie de l’extrême droite pouvait répondre à leur légitime difficulté.
C’est dans cette perspective que je souhaite vous présenter un certain nombre de réflexions qui recouperont les brillants exposés qui ont été faits précédemment,
Il est heureux que ce soit vous, Ligue de l’Enseignement Régionale qui prenne l’initiative que s’ouvrent les débats, sous peine de quoi, comme l’a dit, hier soir, le Premier Ministre « Si nous ne reconstruisons pas rapidement la République, alors nous serons emportés ». Ce sont des propos qui ne sont pas tenus par un ultra gauchiste mais par un Premier Ministre, socialiste qui passe plutôt pour modéré sur un certain nombre de ses engagements.
Avant d’en venir au fond du sujet, je ne peux pas ne pas dire un mot de cette terrible actualité. Voilà deux semaines, la terreur barbare a frappé la République. Nous ne pouvons pas éluder le traumatisme ressenti par le pays et la pudeur que nous devons à la fois aux victimes et à leurs parents. Il n’est pas possible de ne pas voir que c’est la République qui a été visée et qui est fragilisée. Il est donc essentiel qu’avec courage, ce qui parfois manque dans la vie politique, on désigne clairement les responsables, les adversaires, les ennemis.
Albert Camus disait « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ».
C’est, le lendemain des attentats, en sortant du Palais de l’Élysée, où il avait été reçu par le Président François Hollande, que le Président de la Tunisie, M. Beji Caid el Sebsi, déclarait « C’est la guerre entre la civilisation et la barbarie ».
Il y a six mois, ces propos auraient paru ridicules, provocateurs, excessifs. Il s’agit de bien préciser que la terreur barbare que j’évoque n’est pas un conflit entre le monde qu’on qualifie sans cesse de judéo-chrétien et le monde musulman. Je n’aime pas cette qualification car je pense que notre culture doit autant à la tradition grecque, qu’à la tradition judéo-chrétienne mais c’est un autre débat.
Je vais d’abord commencer, puisqu’après j’aurai des mots plus fermes sur l’islam. Je vais quand même rappeler que les musulmans sont dans le monde les premières victimes de cette barbarie. L’immense majorité des citoyens français de culture musulmane - et je préfère dire de culture

musulmane plutôt que de religion musulmane - n’ont qu’un souci, vivre comme des citoyens parmi les autres avec les mêmes droits et les mêmes devoirs.
Nous affrontons une idéologie qui est fondée sur la haine de l’occident. Arrêtons d’être des bisounours sur la haine des lumières, sur la haine de l’universalisme, sur la haine de la liberté de conscience et de l’égalité des droits, sur la haine de la laïcité, des juifs, des homosexuels, de l’autonomie de l’individu.
C’est une idéologie qui repose sur la peur des femmes. C’est une idéologie qui se développe sur la haine de la vie, et c’est surtout une idéologie qui prend une immense majorité des musulmans en otages mais qui cherche à développer la guerre civile et, disons-le, aujourd’hui, le risque d’embrasement des banlieues est sans aucun doute un risque assez réel que le Ministre de l’intérieur doit gérer avec beaucoup de talent et beaucoup de méticulosité.
Nous ne sommes plus au temps d’un simple débat intellectuel. Nous sommes pris en étau entre d’un côté la montée d’un islamo fascisme qui veut draguer nos jeunes paumés et de l’autre côté la montée d’une extrême droite qui se sert de la peur suscitée pour essayer de gravir les échelons du pouvoir. Allons-nous être pris dans cette majorité, dans cette mâchoire entre ces deux courants ? C’est une question essentielle, il faut donner un nom à cette barbarie, elle a un nom : l’islamo-fascisme.
Alors, dès que l’on prononce le mot, dès que l’on suggère que le mot « islam » peut être dénoncé comme une responsabilité et avoir sa responsabilité dans la situation actuelle ; immédiatement, dans certains milieux, on sent un malaise, on sent une gêne à dénoncer les coupables et à leur donner un nom.
On avance, et c’est le cas depuis un certain temps : l’islamophobie qui devient bien souvent le moyen de critiquer et d’empêcher toute critique laïque d’une religion. Si on avait eu la christianophobie ou la judéophobie, on n’aurait jamais pu, non plus, avoir légitimement le droit de critiquer les religions. Car la laïcité, ce n’est pas seulement le droit de croire ou de changer de religion ou contrairement à ce que l‘église veut nous faire croire en ce moment, qu’elle ne serait que le dialogue interreligieux. Mais 90 % des guerres dans le monde sont des guerres de religion. Moi je suis content quand les religions dialoguent entre elles mais ce n’est pas le problème de la laïcité. Le problème de la laïcité c’est autre chose dont je vais vous parler : c’est la citoyenneté, c’est la fraternité, c’est la liberté, c’est l’égalité. Ce sont des valeurs qui affirment d’abord l’autonomie de l’individu alors que les religions veulent renvoyer l’individu dans ses communautés d’origines.
Un individu ne s’appartient plus, il est ce que la naissance est censée l’avoir fait, il est prisonnier du passé. Nous sentons bien aujourd’hui que l’islamophobie est un concept dangereux qui, malheureusement, est souvent manipulé par des intellectuels au passé progressiste.
D’autres, tel Abdenour Bidar, philosophe, que vous connaissez peut-être, nous alertent sur ce danger. Il y a quelques jours, avec lui, avec qui je siège à l’Observatoire national de la laïcité, avec le député Jean Glavany et la sénatrice Françoise Laborde, nous apportions une petite musique, un peu différente de celle qui nous est tenue.

La voix officielle étant de dire qu’il n’y a pas de problème de laïcité en France, je pense qu’il faudrait acheter des cannes blanches à quelques-uns.
Abdenour Bidar, lui, nous met en garde aujourd’hui contre le fait que c’est toute la culture musulmane qui est menacée par la régression et par l’obscurantisme. C’est Ghaleb Bencheikh dont vous regardez peut-être parfois le dimanche matin l’émission intelligente sur l’islam à la télévision - et qui est un ami personnel - qui dénonce les hiérarques religieux qui ont laissé tenir les discours et je le cite « fielleux de haine qui ont cru bon d’exploiter la rancoeur, de justifier les attentats suicides, de les bénir en les qualifiant de martyrs. Bref, ils devront répondre de ces distorsions et de leurs forfaitures devant la justice des hommes en attendant de comparaître devant celle du ciel.»
C’est Marcel Gauchet, historien, sociologue qui écrivait dans le Monde, la semaine dernière « on ne peut pas dire que l’islam n’a rien à voir la dedans ». Nous ne sommes pas là pour dire en quoi l’islam est responsable mais nous devons savoir qu’une idéologie barbare au nom de l’islam exerce une force politique qui est une forme de fascisme et de totalitarisme.
Nous ne pouvons pas avoir ce regard, celui que trop longtemps on a eu dans certains milieux progressistes, à ne pas oser dire les choses, par peur d’être taxés de racistes et c’est toute l’ambigüité que je vais essayer de développer.
L’antiracisme qui était le lien de toutes les familles progressistes durant ces cinquante dernières années est devenu un sujet qui se retourne contre lui-même et qui devient, paradoxalement, l’allié du communautarisme et fait du Front National le héros de la liberté. On va voir combien ce parti n’est pas le mieux placé pour aborder ces sujets.
Nous aurions dû être alertés, déjà, au lendemain des terribles attentats de janvier où des policiers dans l’exercice de leurs fonctions, des citoyens juifs parce qu’ils étaient juifs, des caricaturistes, non pas parce qu’ils étaient journalistes mais parce qu’avec leurs crayons ils défendaient la liberté de conscience, furent assassinés. La laïcité a été assassinée dans notre pays, dans la France d’aujourd’hui. Nous aurions dû être alertés parce qu’au lendemain du sursaut national émouvant de la représentation parlementaire, à l’unisson, debout à l’Assemblée Nationale, tous confondus, entonnant pour la 1ère fois depuis la fin de la guerre mondiale, la Marseillaise, c’était la 1ère réaction.
Après les discours du Président de la République, le discours exceptionnel du Premier Ministre, au lendemain de cette réaction, on a vu petit à petit cette émotion se défiler. On a vu que la minute de silence dans les écoles n’avait pas partout été respectée, que certains professeurs considéraient qu’on n’avait pas à faire cette minute de silence parce qu’après tout c’était culpabiliser et stigmatiser des jeunes.
Je ne vois pas en quoi des enfants musulmans, puisque le nom n’est pas prononcé mais c’est la réalité, seraient stigmatisés en rappelant qu’ils sont une partie de la nation, qu’ils sont la nation, qu’il sont le futur de la nation et qu’ils ont à rendre hommage, comme tous les autres, à ceux qui ont été victimes de la barbarie.
On a susurré au bout de quelque temps qu’après tout, les journalistes de Charlie Hebdo l’avaient peut-être un peu cherché. C’est-à-dire, que dans certains milieux progressistes on commençait à dire que les victimes étaient responsables de leurs actes, comme les juifs en 1940, qui quelque part probablement dans leurs magouilles financières devaient être un peu responsables du racisme qui s’exerçait à leur encontre et devait les conduire périr dans les camps de la mort.

C’est un petit peu cette idéologie qui s’est développée. Vous avez un prêtre à Fourvière, le Père Henri Benoit, j’ai vu ça ce matin dans votre presse locale, qui a fait à peu près la même chose en renvoyant dos à dos, les victimes du Bataclan à Paris et leurs terroristes.
C’est-à-dire qu’il y a véritablement aujourd’hui, je ne fais pas la promotion du Progrès mais c’est en page je ne sais plus combien, vous verrez cet article, cela montre bien que cette forme de terrorisme communautariste s’exerce, bien sûr, à partir de certaines voix de l’islam mais s’exerce aussi, à partir de certaines voix des différentes composantes chrétiennes ou d’autres religions.
Et puis, dans les semaines qui ont suivi, on est entré dans un mouvement d’une certaine autocensure, on ne présentait plus certaines pièces de théâtre. Le théâtre du Rond-Point des Champs Élysées à Paris a dû retirer certaines pièces, certains films comme « Timbuktu », qui a pourtant eu le prix du jury oecuménique et le prix François-Chalais, a été déprogrammé, retiré, censuré au Maroc ; d’autres films viennent de l’être actuellement aussi au Maroc. Le livre de Houellebecq a suscité… on aurait dit qu’il avait écrit « Mein Kampf » ! Je suis prêt à discuter de ce livre que je ne considère pas comme génial mais Houellebecq termine ce roman de fiction en disant qu’à un moment donné, il y aura électoralement un accord entre des islamistes modérés - un bel oxymore - qu’il y aura une alliance entre ceux-ci et une partie de la gauche pour arriver au pouvoir. Moi, je pense que Houellebecq aurait dû être critiqué parce que politiquement ce n’est pas cela qui va se passer. Politiquement, c’est que l’extrême droite profite de cette peur, de cette crainte et de cette angoisse et qu’elle risque bien d’arriver démocratiquement au pouvoir comme ce fut le cas en 1922 avec Mussolini en Italie ou en 1933 en Allemagne avec Adolf.
La réalité politique ; c’est la peur qui aujourd’hui s’impose parce que nous n’avons pas pris la mesure de l’immense déchirure culturelle qui s’est installée dans notre pays et qui ne se réduit pas à la fracture sociale. Une forme de marxisme mécaniste voudrait réduire tous les conflits à leur seule dimension sociale ; il y a une dimension sociale évidente mais je vous renvoie aux ouvrages de Gilles Kepel. Ces dernières années, la République a mis énormément d’argent dans les banlieues, beaucoup de choses ont été entreprises ; il ne s’agit pas de dire que les choses sont bien mais la société aujourd’hui ne propose pas beaucoup d’horizon à notre jeunesse. Ceux qui sont ici sont des privilégiés, pas de l’argent mais de l’intelligence, du succès. On les entend, vous savez ce qu’ils pensent, ils existent ; ce sont des citoyens dans la plénitude ; mais qu’offrons nous aux gosses de l’islam des banlieues, à tous les gosses de banlieues ?
La question sociale existe mais, contrairement à ce que font certains - notamment à l’ultra gauche, elle ne pourrait seule effacer la question de la fracture culturelle qui s’est imposée dans le pays.
On a assisté - avec les antis Charlie qui se sont lâchés - à une occasion extraordinaire de dénoncer, de remettre en cause les valeurs républicaines. Et ce qui est nouveau, c’est que traditionnellement les attaques contre les valeurs républicaines étaient l’oeuvre de l’extrême droite. C’est une tradition dans la France de voir, juste avant-guerre, toute la presse de l’époque, attaquer les valeurs universalistes de la République.
Et bien aujourd’hui, cela vient d’une partie de la gauche, des antis Charlie qui peuvent ne pas apprécier la culture de Charlie ; on peut trouver que c’est un peu pipi caca, plus pipi et un peu cracra, un peu Charlie Hebdo, Hara-Kiri, bête et méchant. Moi, je ne me reconnais pas tout à fait dans cette culture même si Charb’ était un ami personnel mais ceci n’est qu’un prétexte. Et voilà que petit à

petit, dans ce discours d’une certaine gauche, on a vu que les communautés avait pris la place de la classe ouvrière. Il n’y a plus de prolétariat, il est perdu ; il n’y a plus de classe pour faire la révolution, alors on a désigné, aujourd’hui, le communautarisme, notamment l’ensemble du mouvement islamiste dans le monde, comme la classe sociale qui va demain ouvrir ces espaces radieux que l’on promettait avant-guerre à la République Soviétique.
Ne croyez pas que je déblatère n’importe quoi. Il y a quelque mois, le Congrès International du mouvement d’extrême gauche, réuni à New York, a failli voter - à deux voies - la reconnaissance de l’islamisme comme la nouvelle expression de la lutte des classes. Pour tous ceux qui, ici, ont une culture militante et politique, nous voyons bien combien certains discours peuvent être détournés, récupérés et pesés psychologiquement aujourd’hui sur une partie de la gauche.
On a donc assisté à un immense renversement idéologique qui n’a pas donné son nom, à une évolution qui fait, qu’aujourd’hui, ceux qui osent affirmer que la liberté de conscience et que la l’égalité des droits s’appliquent à tous, quelles que soient leurs origines, ceux qui osent affirmer que ces principes d’égalité et notamment entre hommes et femmes - car à chaque fois qu’on déroge aux principes d’égalité et bien ce sont les femmes qui en sont les premières victimes en Tunisie, au Maroc, dans les quartiers traditionnalistes de Jérusalem, dans la chrétienté traditionnelle, passent pour des réacs.
En tant qu’association « Comité Laïcité République », nous recevons toutes les semaines, des mails de femmes de Tunisie, d’Égypte, du Maroc, de Syrie qui disent « Tenez bon pour la laïcité car si vous vous craquez mais derrière, nous serons emportées.
Si chez vous, vous avez quelques converties, qui sont contentes de se présenter en burqa, et qui se disent féministes en burqa… - 2ème oxymore. Et elles, sur le terrain, on ne leur a pas demandé si elles avaient envie de porter la burqa. Lorsqu’on interdit à une femme saoudienne de conduire une voiture, on ne le lui a pas demandé mais il faudrait que nous nous taisions parce qu’il y a les accords financiers, parce qu’il faut bien qu’on vende nos armes, parce qu’il faut bien qu’on achète notre pétrole, parce qu’il faut bien… tout ce que je n’ai pas le temps de développer et que d’autres ont bien suggéré avant moi, tout à l’heure à cette tribune.
Voilà que ceux qui défendent en gros la laïcité seraient devenus, tout simplement, des racistes et des islamophobes. Vous sentez bien, on est tous mal à l’aise, on est gêné quand on aborde ces sujets. On a besoin de dire, oui bien sûr, mais attention comprenez-moi bien, je ne suis pas raciste ! Mais qu’est-ce que c’est que ce besoin de se justifier ? Bien évidemment que nous ne sommes pas racistes. Notre vie, la vie des laïques c’est un combat contre toutes les formes de racisme. Moi, je dis que le racisme c’est la liberté de dire à un noir, un juif, un rouge, un vert qu’il est con quand il est con et ce n’est pas de le censurer parce que un tel appartient à telle ou telle culture.
Non, je n’accepte pas que la laïcité soit présentée aujourd’hui comme une idéologie colonialiste, bourgeoise, raciste, stigmatisante. Ces mots ne sont pas de moi, ils sont extraits de citation de presse dont je pourrai vous donner les références. Si nous en sommes là, c’est parce que, pendant des décennies, nous avons assisté un peu impuissant à des dérives, à des reculs, à des lâchetés.
On a vidé la laïcité de son contenu pour lui substituer un modèle multiculturel dont un parlait tout à l’heure avec beaucoup de talent, sans vraiment nous dire de quoi il s’agissait. C’est quoi être multiculturel ?
Si cela veut dire qu’on fait place à toutes les musiques du monde, à toutes les danses du monde, à la sculpture, à la peinture, à la cuisine, au dialogue, à l’histoire, à la tradition, c’est génial ! Mais moi,

j’adore, je suis journalise, j’ai voyagé, j’ai vécu plus longtemps dans ma vie à l’étranger qu’en France. J’aime les autres, j’aime ces zones de métissage - le mot a été employé, il est essentiel - où les civilisations se nourrissent les unes des autres et progressent ; si c’est cela, moi, je suis d’accord.
Mais si c’est pour remettre en cause nos propres lois fondamentales et universalistes et pour revenir à des traditions que nous avons mis des siècles à évacuer, alors là, on nous prend pour des couillons. On se sert de la pluralité pour revenir, au contraire, à des systèmes qui sont tout sauf pluriels. Si la femme traditionnaliste en France est enfermée dans son milieu traditionnel musulman par exemple, elle n’est pas libre comme citoyenne, elle est même obligée de revenir à sa communauté, de suivre les conseils du père, du grand frère. C’est exactement le contraire de ce qu’ont fait les partis, syndicats et associations de gauche depuis la Révolution française. Il est donc important aujourd’hui que nous ayons conscience que le combat contre les menaces qui s’exercent sur la paix civile passe d’abord par un véritable débat, par le fait de se réapproprier les mots.
Pourquoi faut-il se réapproprier les mots ? Parce que si nous ne le faisons pas, si une partie de la gauche et de la droite continue de déserter ce terrain alors je l’ai dit, nous laissons la voie à la droite. Tout à l’heure, quelqu’un a dit que le discours de l’extrême droite est un discours communautarisme. Bien évidemment, l’extrême droite est communautariste, elle défend, comme toujours, une éthique, une identité de la France, qui est une France blanche, catholique, apostolique et romaine. Elle ne défend pas la laïcité, c’est un hold-up, c’est un coup d’État, c’est une manipulation. L’extrême droite n’a jamais été pour le mélange, pour que des étrangers deviennent français, pour que la France soit des cultures mêlées. Non, l’extrême droite a toujours défendu une conception qu’elle vient de confirmer il y a quelques jours, puisque vous avez peut être vu que l’association des Maires de France a publié un rapport courageux, estimant, notamment, que ce serait mieux que dans les Mairies on s’abstienne pour Noël de mettre une crèche. Il y en a qui trouve que c’est culturel, moi, c’est me prendre pour un petit couillon parce que le petit bonhomme qui est dedans, il n’est pas culturel, c’est le petit Jésus, on a le droit de le respecter, mais la mairie est un lieu public. Comment dire aux musulmans qu’on ne porte pas la burqa, qu’on respecte la laïcité, qu’on la respecte à l’école, que ce n’est pas un dénigrement parce qu’ils sont musulmans mais parce que c’est une loi qui s’applique à tous, comment leur dire cela si dans le même temps on va mettre des crèches ? C’est parce qu’ils veulent revenir à une France blanche, catholique, apostolique et romaine et donc ça, c’est clairement affirmé, c’est clairement affiché et je pense que si nous n’agissons pas rapidement nous aurons des jours difficiles devant nous.
Cela me conduit à prendre quelques minutes pour revenir sur ce qui a été un peu tracé tout à l’heure : c’est-à-dire revenir sur la laïcité. Les jeunes ont posé les bonnes questions. Et je vous avoue qu’il y a 2 jours, je faisais une réunion publique à Marseille et quelqu’un de plus jeune que vous, qui n’est pas à votre niveau d’étude et qui n’a pas votre maturité, une jeune fille de 10 ans m’a dit à la fin de ma réunion « bon c’est bien, j’ai pas tout compris mais c’est quoi la laïcité ? » et c’est vrai que c’est très difficile d’expliquer la laïcité à quelqu’un de 10 ans. Pour une raison simple, c’est que la laïcité c’est du concept et que penser et croire ne sont pas du même ordre. C’est facile de dire « je crois », on croit ou on ne croit pas et on a le droit de croire ou de ne pas croire. Penser c’est une élaboration, c’est un travail, les enseignants qui sont là le savent.
Penser librement, c’est le fruit de l’instruction. On instruit, c’est-à-dire on ne formate pas, on forme à la capacité de penser par soi-même. La République française est laïque, c’est dit dans la Constitution, disons au passage qu’on ne dit pas quelle laïcité. Donc, depuis vingt ans, le Conseil Constitutionnel a légitimé les pires dérives et le Conseil d’État également. Ce sont les deux premiers articles qui

donnent une orientation à la loi de 1905. Je ne reviens pas sur le débat juridique, même s’il y aurait beaucoup à dire, car je vois que le temps tourne.
La laïcité, c’est d’abord un ensemble de valeurs et de principes philosophiques, c’est une éthique de la vie. Elle nous vient, je crois directement des lumières. La laïcité, c’est l’enfant de la philosophie des lumières et ce n’est pas pour rien que nous voyons, aujourd’hui, les fondamentalistes religieux développer partout leur haine des lumières.
Je dirai que ce sont quatre grands principes qui sont venus pour partie de la Grèce antique. Qu’on arrête de nous dire que c’est franco-français. Bon, on n’est pas géniaux au point d’avoir tout inventé ; nos ancêtres n’étaient pas des couillons. Dans la Grèce antique, il faut relire ces textes formidables même si elle n’était pas une vrai démocratie, en tout cas, pas pour tout le monde. Mais enfin, ces idées ont émergé dans la Grèce antique, lisez ou relisez Aristote. Elles se sont retrouvées sous la Renaissance en France, sous la Réforme qui a joué un rôle essentiel aussi pour remettre en cause un ordre aristotélicien du monde et puis elles ont pris une forme politique sous la Révolution française et elles se sont épanouies sous la République, c’est une continuité.
Ces 4 grands principes :
- 1er idée : L’émancipation

Les femmes et les hommes sont faits pour s’émanciper. Le parcours de l’humanité est un parcours qui va de la peur de l’homme des cavernes qui a peur de la foudre, qui n’est pas plus idiot que nous mais qui a besoin de la connaissance pour maitriser sa propre vie. Je ne sais pas si ça vous a émerveillé mais moi je reste un gosse, cette année, les hommes ont envoyé à quelques millions de kilomètres de la Terre un tout petit robot qui est allé sur un bout de glace qui traînait là et après les premiers travaux qui ont suivi, nous savons qu’il y a probablement des briques du vivant qui sont là. Et il y a des couillons pour nous dire que le progrès c’est un lobby réactionnaire.
Bien sûr que le progrès peut être utilisé de façon négative, bien sûr que l’énergie atomique peut être utilisée de façon négative, bien sûr que les découvertes médicales peuvent être utilisées demain de façon totalement négatives mais il faut qu’on arrête aujourd’hui avec cette idéologie de retour à je ne sais quelle pureté primitive qui voudrait que le progrès soit négatif, que la raison soit totalisante, que la laïcité soit colonialiste. Il faut revisiter ces auteurs et la première idée, c’est celle de l’émancipation, c’est celle de la vocation à maitriser sa vie.
- 2ème idée : La liberté de conscience

Penser par soi-même, pour votre génération ça paraît évident, pour la mienne aussi. Mais enfin, il faut se souvenir qu’il n’y a pas très longtemps, il y avait encore l’inquisition.
Vous savez en quelle année l’inquisition a été abrogée et dans quel pays ? Au Brésil, en 1877. Jusque-là, on pouvait aller sur le bûcher si on osait prétendre que la façon de voir le monde, que la représentation imaginaire du monde, que les sciences, que le beau, que le laid, que le juste, que l’injuste, que la façon de faire l’amour, que tout pouvait être différent de ce que le dogme de l’église. Il n’y a pas d’État civil avant la Révolution française, si vous n’êtes pas catholique, vous n’existez pas, vous n’avez pas le droit d’aller au cimetière, votre état civil n’est pas enregistré.
Au Portugal, cela a perduré jusqu’à la Révolution des oeillets. Donc, il y a d’abord, sans aucun doute, une volonté de l’émancipation humaine du progrès ; c’est d’abord cela la laïcité. Je crois que c’est une idée qui est fondamentale car nous sommes loin d’avoir abouti, je parle en présence du député

Jean-Louis Touraine, nous aurions voulu - et je lui rends hommage pour tout le travail qu’il a fait - qu’on aille plus loin dans le domaine des libertés. Par exemple, pour obtenir enfin le droit de mourir dans la dignité et bien que 80% de nos concitoyens y soient favorable, les pressions de l’église sur l’appareil politique sont telles qu’il y a une loi qui comporte des avancées significatives mais qui ne va pas aussi loin que ce qu’avait de prévu notre ami Jean-Louis Touraine dans ses amendements. Les pressions sont encore là dans le combat de l’émancipation, il est loin d’avoir abouti et je crois qu’il faut l’avoir en tête aujourd’hui.
Au fur et à mesure des années qui précèdent la révolution culturelle avec tous les philosophes des lumières, d’Alembert, Voltaire, Rousseau, Diderot, Kant... La devise de Kant « Sapere aude » ose savoir, c’est révolutionnaire que d’oser savoir. La culture, le savoir, ce n’est pas par hasard, ce n’est pas en plus, ce n’est pas la chantilly sur le gâteau. C’est l’essentiel en amont même du social, c’est la conscience libre des individus et c’est le progrès social.
Ces gens-là, préparaient un terrain qui est celui de la séparation du religieux et des connaissances, du religieux et des sciences, du religieux et de la morale, du religieux et de la politique. La laïcité, c’est cette dernière étape, c’est la séparation du politique et du religieux, c’est la loi de séparation. Mais elle n’aurait pas existé si avant il n’y avait pas eu Pic de la Mirandole, c’est-à-dire que c’est un travail intellectuel qui a forgé l’idée que les femmes et les hommes pouvaient être sur Terre, non pas pour une longue vallée des larmes à gagner leur part de paradis mais pour pouvoir choisir leur destin.
Ce fut l’objet de la Révolution française. C’est quoi la Révolution française ?
Avant la Révolution française, la société était organisée en Ordres, en castes. Je schématise, les historiens me pardonneront, il se fait tard, il faut que j’avance. La société ancienne c’est l’ordre aristotélicien du monde, l’ordre a toujours été là comme ça. Le roi gouverne au nom du Dieu, il a une conception du monde qui est la conception de l’église. Les aristocrates sont aristocrates de père en fils, les bourgeois sont des bourgeois de père en fils, les paysans sont des paysans de père en fils - pardonnez-moi, je vais voir si vous me suivez ou si vous dormez les yeux ouverts - à l’époque en tout cas, les fils de prêtres sont prêtres, il parait que ce n’est plus possible. On est dans un monde où l’ordre est là immuable. Les femmes, qui osent contester, qui refusent d’être simplement là pour être engrossées et faire des gosses et préparer la tambouille, sont brûlées en place publique, dénoncées comme des sorcières et ceux qui refusent chez les hommes cet ordre du monde et bien sont envoyés, eux aussi, au mieux sur les galères, le plus souvent sur les bûchers.
La Révolution transforme ces sujets de sa Majesté en citoyens de la République. Cela veut dire que désormais - et s’il y a qu’une phrase à retenir dans mes propos et bien c’est celle-là parce que je la trouve extraordinaire, et c’est encore une fenêtre ouverte sur l’horizon pour vos enfants, les enfants de vos enfants. Désormais, les femmes et les hommes, quelle que soit la couleur de leur peau, quelle que soit leurs convictions religieuses ou philosophique, quel que soit leur sexe, sont des femmes et des hommes libres et égaux en droits. Libres et égaux en droits !!
Vous vous rendez compte de ce que ça signifie ? Cela s’appelle une Révolution.
Alors vous me direz que la République a passé une grande partie de l’histoire à faire le contraire. Oui, oui, elle a était colonialiste, elle a réprimé le mouvement ouvrier oui. Ҫe n’est pas une raison

pour que des gens de la République nous disent que les valeurs de la République sont colonialistes, ce sont des couillonnades comme ils le disent à Marseille. Ce n’est même pas digne comme argument.
La réalité, c’est que la République qui se met en place, c’est celle d’une citoyenneté de femmes et d’hommes libres et égaux en droits et devoirs. Dans un monde qui renverse l’ordre ancien où seuls les aristocrates avaient le droit politique, où les États Généraux se réunissaient encore avec le Tiers État et en ordre séparé, la première représentation politique s’appelle l’Assemblée Nationale alors qu’on arrête de nous dire que l’Assemblée ouais, c’est… Mais l’Assemblée c’est vous ! L’Assemblée c’est le représentant du peuple, c’est la démocratie. Qu’elle fonctionne mal, que les institutions ne soient pas bonnes, que l’on regrette que les critiques de François Mitterrand qui a fait le plus beau livre sur la 5ème République qui s’appelle « Le coup d’État permanent », que ses critiques n’aient pas permis de transformer la Vème République. C’est un autre débat, on pourrait l’ouvrir, je vois à quelques gestes que nous avons sûrement d’autres complicités sur le sujet.
Ce qui est intéressant, c’est que la République qui se met en place n’est pas un ensemble de communautés : ce ne sont pas les Bretons qui auraient droit et leur langue, ce ne sont pas les Corses, ce n’est pas l’Île de France, ce ne sont pas les Alsaciens. La Constitution dit que la langue de la République c’est le français, c’est celle que l’on parle d’abord et la République rassemble des citoyens et des citoyennes. Vous comprenez que c’est là le noyau de l’affrontement avec le communautarisme qui prétend à la diversité mais à la diversité individuelle. Il renvoie à des communautés qui revendiquent de plus en plus de dérogations à la loi commune, des droits spécifiques, des accommodements raisonnables, bref, nous sommes là sur le fond même de ce qu’est la République et la laïcité, nous sommes, aujourd’hui, là au coeur du débat.
Le problème dit Condorcet, le philosophe que j’aime beaucoup, c’est que par naissance, on est chrétien, on est juif, on est musulman. On ne naît pas citoyen, on est citoyen en allant à l’école. Et c’est pour ça que l’école est essentielle et qu’elle est un enjeu de combat entre l’église et la République. L’école n’est pas là pour faire des petits blancs, des petits noirs, des petits juifs, des petits jaunes, des petits verts, des athées…
L’école est là pour permettre à des jeunes enfants d’être instruits pour maitriser les outils du savoir, pour penser par eux-mêmes et pour devenir des citoyens. C’est ça l’enjeu de la laïcité, c’est ça l’essentiel de la laïcité et c’est pourquoi il faut préserver l’école et la sanctuariser des débats extérieurs mais c’est pourquoi, aujourd’hui, en y allant très très vite, il est essentiel de refonder l’école, de la ré-instituer car si nous ne faisons pas en sorte que la diversité des origines se transforment en citoyenneté universelle alors nous aurons les déboires politiques que j’ai évoqués tout à l’heure.
J’avais prévu mais nous y reviendrons peut être dans le débat, de s’interroger, pourquoi nous en sommes arrivés là, de donner des exemples des atermoiements coupables de la gauche et des trahisons concrètes de la droite, de rappeler la politique de l’ancienne Présidence de la République avec le discours de Latran et la loi Carle, de montrer aussi la réaction politique que

nous attendions et que nous avions souhaitée il y a quelques années et qui ne s’est pas encore suffisamment concrétisée. C’est un enjeu qui me semble aujourd’hui tout à fait fondamental. Je terminerai quand même par une dimension d’espérance car il faut être positif. Les terribles évènements que nous avons vécus, dont l’onde de choc n’a pas fini de se faire sentir, hier, le Président de la République, avec sobriété, y a rendu hommage. Je le disais et je reprends cette évocation en conclusion, le Premier Ministre, hier, disait, je l’ai entendu rappelé, ce matin sur une chaine d’information, dans un discours important, que si nous ne reconstruisons pas rapidement la République, si nous ne défendons pas et ne reprenons pas la laïcité dans le logiciel des républicains des deux rives - mais de mon point de vue puisque je suis un homme de gauche, je dirai dans le logiciel de la gauche - si nous ne le faisons pas, alors nous aurons des lendemains difficiles. Mais si vous êtes là, c’est que vous êtes convaincus, mais pour que le pays se bouge, bougez-vous. Merci. P KESSEL

tavardon Le: 01/12/15